Général Maurice Faivre - Historien

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Réflexions sur le dialogue islamo-chrétien

"Des Sept Dormants d’Ephèse aux moines de Tibirhine et à Monseigneur Claverie"

4 juin 1997, par Maurice Faivre

  1. Echanges avec Tariq Ramadan.

La soirée-débat organisée le 21 mai par les groupes Rencontres était intitulée :

"Des Sept Dormants d’Ephèse aux moines de Tibirhine et à Monseigneur Claverie " Après un exposé de Norbert Ducrot sur le Sept Dormants, mettant en lumière certaines convergences entre les religions islamique et chrétienne, Tariq Ramadan a souligné que le dialogue interreligieux suppose le respect des différences, une écoute exigeante de l’autre, la rigueur intellectuelle, sans complaisance ni simplification. L’Islam est à la fois une spiritualité et une conception de l’homme et du monde. Il reconnaît Jésus comme prophète et les prêtres comme des témoins de Dieu. Cependant le dialogue est difficile dans la guerre (Koweit), la pauvreté (banlieues), ou face à des régimes dictatoriaux (Egypte). Il faut tenir compte des situations et faire le pari de la confiance.

Le Père Lelong a ensuite évoqué les moines de Tibirhine et le message du P. de Chergé, fondé sur une connaissance approfondie du Coran. Il a bien connu Mgr Claverie, avec lequel il avait des points de désaccord (à préciser).

Me référant à la volonté de dialogue sans complaisance, et soulignant que j’avais des amis musulmans, et que je reconnaissais les valeurs communes au Christianisme et à l’Islam, j’ai demandé à T. Ramadan si l’Islam était une religion tolérante, non violente. J’ai cité en particulier quelques exemple négatifs :

  • le communiqué des tueurs de Tibirhine se réfère à la sourate (9, 29) : " combattez ceux qui ne croient pas en Allah...qui parmi les gens du Livre ne pratiquent pas la religion de la Vérité ",
  • d’autres versets vont dans le même sens : " tuez les associants où vous les trouverez" (9, 5), et " ne vous faites pas des amis parmi les juifs et les chrétiens " (5,51),
  • si à la Mecque Mohammed délivre un message de haute spiritualité, à Médine il se transforme en chef de guerre et se livre à des massacres et des razzias,
  • aujourd’hui les Coptes sont persécutés par les Frères musulmans.

T. Ramadan a longuement répondu à cette interrogation, disant qu’il fallait resituer les versets dans leur contexte historique, que l’objectif de la révélation, le salut (salam), était la paix dans la justice. Le djihad impliquait donc un effort personnel de résistance à l’injustice. Il a affirmé que la violence n’était pas absente de la Bible (ce que j’ai contesté pour le Nouveau Testament ). Il a ensuite fait l’éloge de son grand-père El Banna, homme de dialogue avec les Coptes (sic), assassiné par le régime égyptien.

Approuvé par le P. Lelong, T. Ramadan a été brillant, il semble avoir convaincu une partie de l’auditoire, partisan d’un dialogue "complaisant". Ses propos lénifiants m’ont paru en contradiction avec des déclarations moins apaisantes, quand il se trouvait en face de jeunes musulmans. Je n’ai pas poursuivi la discussion, ne voulant pas accaparer la tribune. J’aurais voulu ajouter que les hautes autorités de l’Islam ne condamnaient pas la violence, quand elle s’exerçait pour des motifs religieux (Mgr Lustiger l’avait noté au moment du massacre de Tibirhine).

  1. Joseph et Muhammad, chapitre 12 du Coran.

Très savante, cette étude de Louis de Prémare, professeur à l’Université d’Aix en Provence, révèle une connaissance approfondie du Coran, des Hadiths, du Magazi Siyar, et des exégètes musulmans (Al Tabari et ses successeurs), mais aussi des commentaires de la Bible par les rabbins et les araméens ( Midrash, Targun, écrits intertestamentaires).

Il démontre que l’histoire de Joseph, dans le Coran, reproduit en partie le Midrash, ce qui suppose que Muhammad connaissait les commentaires des rabbins, qu’il utilise dans un sens apologétique en faveur de son propre enseignement. Il y a donc à l’origine, convergence entre les textes juifs et musulmans. (On pourrait sans doute faire la même analyse pour d’autres personnages communs à la Bible et au Coran, Abraham, Moïse...etc...).

Etudiant la composition et l’exégèse du Coran, L.de Prémare pose la question des rédacteurs qui ont modifié le texte initial de Muhammad.

  1. A propos des convergences.

Pour ma part, il me semble qu’il y a de grandes convergences entre le Judaïsme et l’Islam : le Dieu tout-puissant, Dieu des armées, vengeur, miséricordieux pour ses fidèles, le peuple élu, le salut, le prophétisme, la violence pour le triomphe de la foi, l’origine sémitique et les interdits alimentaires... etc..

Entre le Christianisme et l’Islam, les convergences sont surtout morales, et non théologiques. Les judéo-chrétiens d’Arabie étaient en fait des nazaréens, hérétiques qui ne croyaient pas en la divinité du Christ, d’où la déformation de la religion chrétienne par le Coran, que les chrétiens ne peuvent accepter. On peut nier la divinité du Christ, mais ne pas reconnaître la crucifixion est contraire à une vérité historique maintenant bien établie. Il me semble qu’un effort d’exégèse historique est à développer.

J’avais écrit en 1995 un article " Pour un Islam tolérant ", approuvant la Charte du Culte musulman et les déclarations de Soheib ben Cheikh. Je souhaite que les musulmans poursuivent cette tâche de libération intellectuelle et culturelle, et de rénovation de l’enseignement religieux, prônée par Mohamed Arkoun. C’est un problème qui les concerne, et dont les non musulmans devraient éviter de se mêler.

TRIBUNE LIBRE