Général Maurice Faivre - Historien

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Témoignage de Mohammed Zerghini

, par Maurice Faivre

Né à Darguinah (Kabylie des Babors) le 23 avril 1922. Fils d’un caïd, suit l’École de Cherchell, participe aux campagnes de Tunisie et de France. Deux séjours en Indochine, 4 citations. Capitaine en 1956, attire l’attention du général Beaufre sur la situation critique de l’Algérie. La mort de son frère sous-officier dans des circonstances troubles, serait à l’origine de sa désertion. Arrêté en septembre 1957 dans le cadre de l’affaire Rahmani, remis en liberté le 30 janvier 1958, il déserte le 3 mars.

Exerce dans l’ALN les fonctions de chef de bataillon, commandant de CI, et conseiller de Boumediene. Après l’indépendance, il est Adjoint au chef de région kabyle, puis Commandant la région d’Ouargla. Chargé des Études et Plans au ministère de la Défense. Suit un stage à Frounzé en 1964. Chef d’E.M. opérationnel lors du conflit algéro-marocain en 1965. Commandant le contingent algérien sur la canal de Suez en 1967. Inspecteur de l’ANP. Ministre des Postes en 1977. Membre du Comité central du FLN en 1959. Ambassadeur à Nouakchott en 1980-82. Membre du Comité olympique international.

Entretien du 11 juillet 1996 à Paris.

En Tunisie, les ex-officiers français sont initialement marginalisés par les cadres de l’ALN issus du maquis ou ayant manifesté leur nationalisme dans les partis avant 1954. Le Commandement de l’Est Mohammedi Saïd est alors contesté et n’a qu’un autorité limitée sur les bandes qui revendiquent leur appartenance à leurs wilayas d’origine. Un travail de formation des cadres a été entrepris par Ben Abdelmoumen, qui a créé les premiers camps d’instruction.

Boumediene, de passage à Tunis, emmène Zerguini, Chabou et Ben Chérif au Maroc. Zerguini crée alors le camp de Kebdani près de Nador ; avec pour adjoint Chabou. C’est un ancien camp espagnol qui a été donné à Boussouf par le Roi du Maroc. Oufkir, aide de camp du Roi, qui avait connu Zerguini en Indochine, était venu mettre à la disposition de l’ALN une aide logistique marocaine ; il a souvent visité ce camp très important, qui compte environ 1.500 personnes (ou 5.000 ?). A l’état-major de Boumediene à Oujda se trouve alors le colonel Sadek, chef de la wilaya V.

Lors de la formation du GPRA (18 septembre 1958), Krim Belkacem convoque à Tunis par message Zerguini, et Chabou. Par discipline, mais à regret, Boumediene s’incline. Ils forment alors avec Idir le premier EM de l’ALN. Chabou est chargé de l’organisation, Ben Chérif du 2ème Bureau avant d’être désigné comme commandant des frontières à Le Kef, où Zerguini est responsable du 4ème Bureau.

Ensuite Zerguini crée le camp du djebel Chambi près de Kasserine. Ce camp, très important, comprend des unités des wilayas 1 et 2. Mal accepté par les cadres de la wilaya 1, Zerguini sera remplacé par Boutella, puis par Azzedine.

Avec 2 bataillons dont il a le commandement, il s’installe plus au nord, à l’est de Souk-Ahras en Algérie. Convoqué par Boumediene en janvier 1960 (lors de la création de l’EMG), il se considère comme un homme de terrain, et n’accepte qu’avec réticence de participer avec Boutella et Hoffmann au Bureau d’études opérationelles (Bureau technique) à l’EMG de Ghardimaou.

En février et mars 1960, Boumediene, avec tout l’EMG, inspecte les unités de l’ALN, du Nord au Sud, il nomme les commandants d’unité et fait mettre en place l’armement des nouveaux bataillons. Chabou est chargé de la Zone opérationnelle Nord (PC dans le Bec de Canard), et Soufi commande la zone Sud.

Le recyclage des unités et des cadres est assuré au CI de Mellègue par Abdelmoumen. Ce dernier a formé tous les cadres de l’Algérie indépendante.

Cinq compagnies lourdes sont mises sur pied en fonction de l’arrivée de l’armement. Ces compagnies seront ensuite intégrées dans des sous-groupements.

L’édification du barrage pose à l’ALN un problème psychologique et un problème technique. Il s’agit d’abord de démythifier le barrage dans l’esprit des djounoud. On leur fait effectuer des reconnaissances de jour pour observer les barbelés pendant 2 à 3 heures. Ils participent ensuite à des sabotages de nuit, au cours desquels ils doivent ramener des matériels (piquets). Ils acquièrent ainsi une accoutumance et un ascendant qui leur permet de participer à des opérations générales. Des commandos de franchissement sont entraînés sur un élément de barrage reconstitué à Mellègue, et des petites unités interlignes sont introduites au-delà de la ligne Challe ; ells sont relevées tous les mois.

Les procédés de franchissement combinent plusieurs des techniques connues : tuyau de caoutchouc, dérivation électrique, planche basculante, sabotages à grande échelle pour saturer la défense.

Zerguini reconnaît que les franchissements massifs de 1958 étaient mal étudiés, et ont causé des pertes très lourdes. On se contente désormais d’opérations de commandos visant à la destruction de postes et à la capture de prisonniers. Zerguini met alors en application les méthodes enseignées par le colonel Aumeran dans son régiment de Zouaves. Une de ces opérations est effectuée avec succès par le capitaine Nezzar dans les environs d’Annaba (Bône). Il n’est plus question d’acheminer des masses d’armement à l’intérieur, on se contente d’alimenter une petite guérilla et de soutenir la résistance populaire. Zerguini confirme que Benchérif a franchi le barrage, au prix de lourdes pertes pour son commando d’accompagnement.

Après l’indépendance, on a remplacé les wilayas, qui avaient une trop grande autonomie, par 7 Régions militaires. Zerguini est devenu Adjoint de Mohand ou El Hadj pour la Région de Kabylie.
Renseignements complémentaires recueillis par le colonel Buchwalter, Attaché de Défense.

M. Zerguini garde un mauvais souvenir de Chambi. Il doit récupérer des bandes qui traînent (sic) dans les confins algéro-tunisiens, qui rechignent à être réunies en camp, et qui récusent l’autorité d’un ancien officier français. Boutella, qui le remplace, sera victime d’un "putsch" et n’y restera qu’un mois. Zerguini était descendu à Chambi avec le 14ème et le 39ème Bataillon, qui ensuite repartiront face à Souk-Ahras.

Voir informations sur le recrutement, ci-jointes.

LE RECRUTEMENT AUX FRONTIÈRES

Selon M. Zerguini.

Le recrutement était initialement rural dans sa grande majorité, ce qui posait des problèmes car il était impossible de trouver un comptable ou un secrétaire. En 1958, il a donc été demandé à la Fédération de France du FLN de susciter des vocations pour rejoindre l’ALN, parmi des jeunes ayant reçu une certaine éducation. L’effort a également porté, dans le même domaine, sur le recrutement de jeunes étudiants ou ayant un bon niveau en Belgique, en Allemagne, au Maroc et en Tunisie, parmi la diaspora algérienne. Très vite, des jeunes âgés parfois de 17 ans, sont envoyés en Syrie, en Egypte, en Irak pour y recevoir un complément de formation intellectuelle, puis militaire.. En 1960, un nouvel effort de recrutement porte sur des étudiants algériens.

Selon R.M. Boutella. [1]

Le recrutement aux frontières (tunisiennes comme marocaines) s’effectuait de trois manières différentes :
a) Auprès de tous les "insoumis" qui avaient fui le territoire algérien pour se "dispenser" des "rigueurs du climat" en Algérie. Regroupés dans des camps différents le long de la frontière tunisienne notamment, ils étaient tout d’abord pris en charge par des unités de formation qui les initiaient aux règlesc élémentaires du combat, puis constitués en unités, ils contribuaient au renflouement des unités à constituer.
b) Les divers éléments qui arrivaient en Tunisie ou au Maroc par voie aérienne ou maritime, rejoignaient les camps de formation selon leurs origines géographiques. En Tunisie, en effet, les wilayas 1, 2, 3, 4 et 6 et la base de l’Est étaient représentées. Leurs camps se distinguaient les uns des autres. Il n’était pas admis de voir un élément de la wilaya III, par exemple, au sein des éléments de la wilaya II.
c) Tout au long de la frontière (tunisienne comme marocaine), les réfugiés algériens se rassemblaient autour d’un puits ou d’une source hydraulique pour pouvoir survivre. Leurs enfants ayant atteint l’âge de porter les armes étaient systématiquement pris en charge dans les camps de formation, après une visite médicale décidant de leur aptitude à servir sous les armes. L’âge minimum requis était de 18 années révolues.


[1BOUTELLA Rabah Mohamed est né à la Calle le 1/2/1925. Son père était commandant de Spahis. Il est incorporé le 10 décembre 1943. Sous-lieutenant en 1947, capitaine en 1957, sert en Indochine au 8ème RSA. Légion d’honneur (Jo du 2/8/54). Incarcéré à Fresnes en septembre 1957 dans le cadre de l’affaire Rahmani. Élargi en février 1958, il déserte. Chargé de l’instruction des recrues en Tunisie en novembre1958, des Services financiers de l’ALN en mars 1959, adjoint du camp de Chambi en octobre 1959. Commandant le 5ème bataillon de la Base de l’Est en décembre, il en est rejeté par les cadres. Il devient conseiller de Boumediene. Après l’indépendance, commande le Centre d’instruction de Bedeau, puis est Commandant des Blindés et de l’Ecole des Blindés. Attaché militaire à Paris en 1968, stagiaire à l’ESG-CSI en 1972. Attaché militaire à Pékin en 1979.