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Lettre à Marc Ferro

6 avril 1998, par Maurice Faivre

Le sujet évoqué à Histoire parallèle du 4 avril 1998, face à M. Aït Ahmed, vous a sans doute valu quelques commentaires. Certains auditeurs ont dû apprécier les regrets, exprimés par votre interlocuteur, concernant le départ des pieds noirs. J’ai été surpris pour ma part que vous ayez évoqué la répression du FLN contre les messalistes, sans mentionner d’autres manquements graves à la démocratie dans l’été 1962 : le massacre des harkis et les enlèvements d’européens [1].

Permettez-moi de revenir au problème des "élections à l’algérienne", qui était le sujet de cette émission. On a beaucoup analysé les consultations électorales des années de guerre, soumises aux pressions contraires de l’armée française et du FLN. Mais le referendum du 1er juillet 1962 n’a pas attiré de nombreux commentaires. Or l’analyse démographique de ce scrutin montre qu’il a fait l’objet de trucages considérables (fiche jointe).

Au delà de cet épiphénomène du bourrage des urnes, il faut s’interroger sur le sens que les électeurs algériens ont voulu donner à leur oui à l’indépendance :

  • indépendance et coopération avec la France conforme aux accords d’Évian [2] ?
  • indépendance, mais coopération remise en cause par le programme de Tripoli ?

Alors que les Algériens ont répondu démocratiquement à la première question, c’est la deuxième solution qui leur a été imposée par la victoire d’un clan (Ben Bella - Boumediene), qui a imposé sa liste unique aux législatives du 20 septembre, un Code de la nationalité islamiste et raciste [3] en mars 1963, un Code de la famille inégalitaire en juin 1984 etc.. L’origine du déficit démocratique de l’Algérie jusqu’à nos jours ne s’explique pas autrement.


[1Le jury de soutenance de la thèse de Jean Monneret (que j’avais l’honneur de présider le 27 mars en Sorbonne) a été impressionné par la précision des informations disponibles désormais sur ces exactions

[2La question posée, malgré son ambiguïté, comportait les deux termes, ainsi que Krim Belkacem l’avait déclaré le 18 mars à Evian : « Les accords conclus... réalisent nos aspirations nationales avec l’indépendance et la souveraineté algérienne. Une ère nouvelle de coopération entre la France et l’Algérie s’ouvre. La délégation algérienne mandatée par le CNRA et au nom du gouvernement s’engage à respecter ces accords politiques et militaires et à veiller à leur application ».(Réf. SEAA, volume 112, 9ème séance)

[3Ce code suscite les protestations des députés européens. L’abbé Berenguer le juge pire que les deux Collèges électoraux de 1947