Général Maurice Faivre - Historien

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La guerre totale : de Carnot à Tito

Colloque de Stockholm, 1er août 2000

, par Maurice Faivre

Et le décret de Barère précise que "tous les moyens industriels sont requis à la Patrie".
Trois éléments majeurs sont ainsi mis en valeur :
- "la masse des soldats" dont la levée en masse a été précédée de la création d’une milice bourgeoise, la Garde nationale, et de l’émergence d’unités de volontaires plus ou moins spontanées, qui sous l’influence des clubs jacobins transforment les soldats en prosélytes de la révolution,
- "la passion populaire", l’éducation du peuple étant assurée par l’érection de monuments, la diffusion de mots d’ordre et d’emblêmes militaires, ce que Georges Mosse appelle la banalisation de la guerre,
- "la mobilisation industrielle", impliquant la réquisition des savants qui transforment Paris en arsenal, créent 600 ateliers de salpêtres, perfectionnent le télégraphe et l’aérostat.

A ces trois éléments, il faut ajouter :
- la "direction politique" de la guerre par une minorité agissante, animée par une idéologie nationaliste, plus égalitaire que libérale, prônant la souveraineté du peuple et la nationalisation de la religion, exerçant sur l’armée un contrôle inquisitorial,
- dernier élément, pour employer l’expression de Georges Mossse, la "brutalisation" imposée par Carnot à Jourdan :

Entrez en pays ennemi, que la terreur vous précède, n’épargnez que les chaumières...Détruire les moulins, prendre des otages en grand nombre. Tout ce qui se trouvera en Belgique doit être amené en France, on paiera en assignats…

De son côté, Hébert prescrit que "tous les citoyens s’arment de piques...que nos femmes fassent bouillir l’huile pour assaillir les soldats des despotes".

Parallèlement, la thèse du complot et la désignation des ennemis du dedans justifie l’épuration des "aristos" par les Tribunaux populaires, et le génocide des Vendéens.
Ces idées révolutionnaires, dont la mise en œuvre n’ira pas sans difficultés sous la Révolution et sous l’Empire, inspireront les promoteurs du soulèvement prussien de 1813. Ils apportent en effet au militarisme traditionnel des Junkers la valeur ajoutée de quatre au moins des leçons révolutionnaires : le renforcement de l’armée de métier par une Landwehr provinciale et un Landsturm populaire, le patriotisme exalté par les associations et les instituteurs, s’inspirant des discours de Fichte et du Catéchisme de Kleist, la fusion du pouvoir politique et militaire, l’emploi des moyens les plus violents préconisé par le Roi. Clausewitz recueille les mêmes enseignements : supériorité numérique, guerre absolue, choc des volontés, fanatisme des soldats militants, direction politique de la guerre ; la levée en masse est pour lui Volksbewaffnung. Après avoir libéré la Prusse, c’est l’armée qui unifie la nation allemande en 1866, grâce à une mobilisation méthodique et totale, à l’exploitation des techniques modernes et à la motivation des soldats.

Les guerres de 1914-1918 et 1939-1945 ont porté à son plus haut degré d’efficacité le concept de guerre totale. Sans doute chacune des nations adopte-t-elle des méthodes de mobilisation et des stratégies conformes à ses traditions historiques et à sa situation géopolitique. Mais les capacités du système de défense se trouvent décuplées sous l’effet du progrès technique et social. La masse des combattants est valorisée par la masse des armements collectifs et des contributions financières. Le moral des soldats et des citoyens est soutenu par l’écrit, la radio, le film, la propagande, et par le courage des familles. Aux destructions de la bataille s’ajoutent les pertes civiles des bombardements et des génocides.

Dans cette évolution, les thèmes idéologiques développés dans le peuple allemand sont différents de ceux des Français. Il y a une continuité entre la philosophie du surhomme, le pangermanisme et le national-socialisme. Sous la direction suprême de Hindenbourg, les vivres sont rationnés et l’économie planifiée ; dans la guerre qui selon Bernardi est une nécessité idéologique, "chacun doit tout donner". A sa suite, Ludendorff et le professeur Banse élaborent la doctrine totalitaire qui combine l’encadrement du peuple, la révolution sociale, l’idéologie du peuple supérieur, la revendication de l’espace vital.

Hitler utilise alors les organisations paramilitaires (SA et SS) et les rituels collectifs pour exalter un ultra-nationalisme. Eduquée dans les écoles Napol, la jeunesse est enrégimentée dans la Hitler-Jugend. Le parti unique encadre les adultes et met en valeur le mythe de la guerre, fondé sur les valeurs de sacrifice, de virilité, de camaraderie et de génération d’un homme nouveau. L’État détient la vérité, il dit le bien et le mal, le beau et le laid. Le culte de la personnalité atteint alors des sommets de stupidité :

C’est au Fûhrer que vous devez tout ; affirme l’Association des Femmes du Parti nazi, votre salaire, le ciel bleu au-dessus de vos têtes, la vie...

Dans la mobilisation industrielle, le national-socialisme exclut la lutte des classes au profit du Front du Travail, qui avec le concours des prisonniers et des ouvriers déportés produit des milliers de chars et d’avions, tandis que les savants mettent au point les fusées balistiques et expérimentent les manipulations génétiques. On arrive peu à peu au paroxysme de la violence : l’État policier de Himmler, la doctrine d’asservissement de la Russie par Rosenberg, l’élimination des races inférieures, l’emploi des Einsatztruppen dans les pays occupés, la mobilisation des enfants et des vieillards dans le Volksturm.

L’évolution du Japon mériterait une étude approfondie. On se contentera d’évoquer les suicides collectifs des soldats vaincus dans les îles du Pacifique, et les destructions massives des bombardements aériens, classiques et nucléaires.

Dans les pays anglo-saxons, la doctrine de guerre totale est limitée par l’Habeas Corpus et par le libéralisme de l’État de Droit. Pendant la guerre de Sécession, on a recours cependant à la mobilisation humaine et matérielle. Grant conduit une politique de punishment, et Sherman la destruction économique des Sudistes. Considérée désormais comme le mal absolu, la guerre doit être conduite avec une extrême brutalité, l’ennemi est diabolisé jusqu’à ce qu’il capitule. L’esprit de Dunkerque soulève le courage des Britanniques lors de la bataille de Londres, et suscite la guerre du peuple (people’s war). Grâce à une planification dirigiste, la guerre industrielle atteint aux Etat-Unis son plus haut niveau de développement, tandis que le political Warfare utilise les ressources de la publicité et du cinéma.

Il n’est pas jusqu’aux conflits coloniaux où l’on ne retrouve les accents de la levée en masse. En 1935, Haïlé Selassié lance à la nation éthiopienne un appel qui s’inspire du texte de Barère :

Tout le monde sera mobilisé et tous les garçons assez âgés pour porter une lance seront envoyés à Addis-Abeba. Les hommes mariés prendront leurs épouses pour porter la nourriture et faire la cuisine. Ceux qui n’ont pas d’épouse prendront une femme sans mari. Les femmes avec de jeunes bébés n’auront pas à se déplacer. Les aveugles et ceux qui ne peuvent pas porter une lance seront exemptés. Quiconque sera trouvé à la maison après réception de cet ordre sera pendu.

Le thème de l’armement du peuple a été repris par Marx et Engels, qui font de la violence "le moteur de l’Histoire". Dans les guerres révolutionnaires du 20ème siècle, la conquête des esprits passe avant la conquête du terrain. Elle est obtenue par les procédés de la manipulation des opinions (l’agit-pro), la militarisation de la société, la terreur policière. La vision conflictuelle de la société justifie l’élimination des classes possédantes et permet de soutenir le moral des partisans, qui au sein des milices prolétariennes ou paysannes mènent de longues guerres d’usure. Le succès est généralement obtenu, non par la guérilla, mais par des batailles d’anéantissement conduites par des armées classiques. Il faut craindre comme le feu l’esprit de la guérilla, déclare Lénine, et Trotski organise une armée qui par sa nature même est un organisme centralisé. Pour Mao, les milices sont également au service de l’armée de métier.

Telle fut la conduite de la guerre en Russie, de la guerre révolutionnaire en Chine et au Vietnam. Sans doute le progrès des armements y est-il moins utilisé que dans les guerres nationales. Mais la masse des soldats et la foi idéologique des militants sont présentes, et le centralisme du Parti se conjugue avec le culte de la personnalité. Les opposants sont éliminés par des purges, par l’auto-critique des procès politiques et par la déportation du Goulag russe et chinois, dont s’inspire le Viet-Minh dans ses camps de prisonniers. C’est ainsi une guerre totale qui est conduite contre les gouvernements en place, les classes sociales et les armées coloniales qui les soutiennent.

La résistance que conduit Tito en 1942-1945 est une guerre dans la guerre. Ses partisans, regroupés en Brigades pour forcer l’encerclement des divisions de la Wehrmacht, combattent également l’ennemi intérieur des Tchetniks. Tribunaux populaires et police politique éliminent les opposants, tandis que les Comités populaires organisent l’éducation du peuple par l’école et le théâtre. La propagande s’exerce à deux niveaux ; nationaliste vis-à-vis de l’extérieur, elle est collectiviste à l’intérieur et destinée à la prise du pouvoir, sur le modèle léniniste.

C’est en s’inspirant du modèle chinois que Tito imagine dans les années 60 un système de Défense Populaire Généralisée (DPG), qui, organise la résistance du peuple en armes contre un envahisseur potentiel. Toute la population active est embrigadée dans les trois composantes de la défense : l’armée populaire, la défense territoriale et la défense civile. Les régions et les communes participent à l’équipement militaire et à la mobilisation humaine et économique. Le thème de l’unité-fraternité, la surveillance policière, la propagande du Parti et la personnalité de Tito contribuent à maintenir le lien fédéral. Mais à la mort de Tito en 1985, la DPG est mise en sommeil et les structures fédérales ne résistent pas au désir d’autonomie des Républiques, et de purification des ethnies. Autrefois moteur de l’unité nationale, l’armée est impuissante face à la désagrégation de la Fédération.

S’appuyant sur une histoire séculaire de rivalités ethniques, et sur le soutien des académiciens et des intégristes de l’orthodoxie, Milosévic semble abandonner l’idéologie communiste pour exalter le nationalisme serbe et conserver un pouvoir dictatorial. Grâce à la manipulation et à la désinformation des médias, il réveille la mémoire du passé et dénonce le complot planétaire fomenté par le Vatican, l’Europe et l’OTAN. Bien équipée, renforcée par la mobilisation des réserves, son armée ethniquement purifiée se fait précéder par des miliciens qui répandent la terreur dans les populations non serbes. Mais les réactions de l’opinion internationale, horrifiée par les excès de la répression, et une opposition en voie d’unification, semblent condamner à terme la reprise de cette guerre totale.

Assistons-nous au déclin de l’idée même de guerre totale ? Si l’on en croit le général Claude Le Borgne, la guerre est morte, du moins celle qui opposait entre elles les nations dites civilisées. L’abandon progressif de la conscription en Europe, et la limitation des dépenses militaires, ont accéléré la disparition des armées de masse. La dissuasion nucléaire rend obsolète la bataille classique, elle démobilise les esprits et rend caduque la passion populaire qui animait les nations armées. L’individualisme devient la valeur première des sociétés nanties, il affaiblit l’autorité de l’État. L’aspiration à une société de bien-être dévalorise le nationalisme et le dirigisme. Ainsi la volonté de défense décline-t-elle, parallèlement au désir de se perpétuer par la reproduction.

Les attributs de la guerre totale que nous avons soulignés : mobilisation massive, passion populaire et idéologie identitaire, politisation des conflits, brutalité des comportements, ne survivent que dans les guerres civiles, et parmi les nations qui n’ont pas encore trouvé leur équilibre politique et social. Les nations industrielles sont confrontées aux risques intérieurs que constituent le trafic de drogue, la progression des mafias et des sectes, le fanatisme religieux, l’aspiration communautaire des immigrés, la subversion régionaliste, la crise de la famille, la pénétration des réseaux informatiques.
Cette histoire nouvelle est désormais l’Histoire du XXIème siècle. Peut-être est-il opportun de se souvenir des leçons de la sagesse antique : La force de la cité n’est pas dans ses vaisseaux ni dans ses remparts, mais dans le caractère de ses citoyens et dans celui des stratèges qu’ils se sont donnés en toute liberté. Exprimée par Thucydide au 5ème siècle avant notre ère, cette leçon a été actualisée à l’époque moderne par Machiavel : L’amour de la patrie doit faire oublier les inimitiés particulières.

Maurice Faivre

Bibliographie

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