Général Maurice Faivre - Historien

Accueil > Articles > Le renseignement militaire français face à l’est (1970-1985)

Le renseignement militaire français face à l’est (1970-1985)

, par Maurice Faivre

Résumé

Le renseignement n’est pas l’information, il est orienté par le chef, recoupé par des organes de recherche, analysé et synthétisé par une cellule d’exploitation.

En temps de paix, une organisation pyramidale part de l’EMGDN, puis de l’EMA, vers les commandements territoriaux. Elle dispose de moyens efficaces : écoutes HF et VHF, mission de Potsdam et échanges interalliés. La priorité est portée vers le fer de lance des forces soviétiques, qui se trouve en RDA, et les armées s’emploient à moderniser leurs moyens de recherche et à former des spécialistes.

Le temps de guerre est préparé par les plans OTAN, vérifié au cours d’exercices auxquels participent les équipes de recherche dans la profondeur, les écoutes mobiles et les moyens d’observation aérienne et terrestre.

La doctrine soviétique évolue de la guerre inévitable de Staline à la frappe nucléaire massive de Khroutchev, puis à l’attaque classique par surprise, avec ou sans feu nucléaire, sous Gorbatchev. La flexible response et le plan Rogers s’efforcent, pas toujours efficacement, de s’adapter à cette évolution de la menace. Les archives découvertes à Berlin-Est confirment le caractère offensif et nucléaire des plans soviétiques, qui visent à atteindre la frontière espagnole en 30 jours. La conquête de Berlin-Ouest est planifiée, jusqu’à la prise en main de la population par des gauleiter communistes.

Efficace dès le temps de paix, utilisant toute la gamme de la recherche humaine et technique, le renseignement face à l’Est était préparé à sa mission en coopération avec les alliés et s’efforçait de moderniser ses moyens, dans la limite des budgets consentis.

Introduction

Lorsqu’à la fin de la guerre du Golfe, le ministre de la Défense Pierre Joxe déclara haut et fort que notre système de renseignement était inadapté, il avait raison en ce qui concerne un conflit dans lequel la France s’était engagée à reculons, dans une région qui ne constituait pas un enjeu vital (1). Mais il semblait ignorer les efforts d’adaptation qui nous avaient permis d’être renseignés en Algérie, en Afrique noire, en Centre-Europe, et même en Indochine, où le Commandement avait négligé les mises en garde du 2ème Bureau.

Mon exposé est consacré au renseignement d’intérêt militaire, celui qui concerne les armées étrangères, leur potentiel et leurs capacités de développement en ressources humaines et économiques. Il se limitera dans l’espace-temps à la région Centre-Europe, avant la chute du mur de Berlin, là où l’armée soviétique exerçait sa menace principale.

Permettez-moi de rappeler quelques définitions qui permettent de différencier information et renseignement : celui-ci est une information recherchée, recoupée analysée et synthétisée. En temps de paix, il s’agit de constituer une documentation sur les armées étrangères et d’apprécier leurs possibilités dans le temps et l’espace. En temps de guerre on distingue le renseignement de contact sur l’ennemi de l’avant, le renseignement de manœuvre sur l’ennemi futur, et l’acquisition des objectifs pour les armes d’appui classiques et nucléaires.

Enfin, le renseignement suit un cycle entre trois acteurs : le chef qui exprime le besoin, le chercheur qui recueille l’information brute, l’exploitant qui anime la recherche, procède à la critique et à la synthèse.

Ces généralités étant dites, mon exposé comprendra académiquement trois parties :
1. L’organisation du temps de paix et le suivi du potentiel soviétique.
2. La préparation du temps de guerre ou de crise.
3. L’évolution de la menace, de Staline à Gorbatchev. En conclusion, je préciserai ce que les archives est-allemandes nous apprennent des plans du Pacte de Varsovie.

L’AFFAIRE FAREWELL

En 1981-82, le lieutenant-colonel Vladimir Vetrov, agent de la Direction technique du KGB, a fourni près de 4.000 documents à la DST, sous le nom de code de Farewell.. Il transmet ainsi le nom de 250 officiers soviétiques chargés de piller la haute technologie occidentale. 70% des commandes concernent les Etats-Unis. En France, les informations recherchées concernent : les alliages à haute résistance thermique, le traitement de l’acier par le vide, le missile M4, les canons à électrons, la navigation à inertie,la thermie solaire, le verre minéral [...] etc..

Déçu par ses perspectives de carrière et par la décomposition du régime soviétique, Vetrov a pris l’initiative de contacter la DST (alors que l’affaire aurait dû être traitée par le SDECE). Mais il bascule ensuite dans l’alcoolisme ; en février 1982, il tente d’assassiner sa maîtresse et tue un témoin de la scène. Déporté au goulag, il est exécuté après que ses activités d’espionnage aient été découvertes.

Cette affaire a largement profité à la France, et permis de réchauffer ses relations avec les États-Unis, au moment où la présence de ministres communistes inquiétait Reagan.