Général Maurice Faivre - Historien

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Les Européens disparus en Algérie

, par Maurice Faivre

1. Les enlèvements de personnes sont une pratique courante des Maghrébins depuis le 8° siècle. La conquête de l’Espagne, les incursions sarrazines sur les côtes de la Méditerranée, et la piraterie en mer ont touché des milliers d’Européens, dont beaucoup ont disparu. Officiellement, l’esclavage est interdit par Schoelcher en 1848. Mais il faut distinguer l’origine : l’esclavage barbaresque en Méditerranée cesse en 1830. L’esclavage saharien est aboli en 1856 en Tunisie et en 1922 au Maroc ; il se poursuit vers l’Egypte et l’Arabie [1]

2. En 1945, les militants nationalistes se rallient au mot d’ordre de Lamine Debaghine, suivant lequel "il faut créer un fossé irréversible entre les Européens et nous". Des enlèvements sont alors opérés lors des manifestations de mai 1945. Le slogan "la valise ou le cercueil" fait son apparition dans l’Est algérien, dont l’un des leaders, Ben Tobbal, exigeait le rejet des Européens.

3.) "Après la Toussaint de 1954, incapable de provoquer un soulèvement généralisé, écrit Jacques Julliard (Nouvel Obs du 10 mai 2001), le FLN a eu recours à la terreur et aux atrocités". La tendance exterminatrice l’emporta, à partir d’avril 1955, sous la forme de destructions et de sabotages. En un an, le colonel Schoen décompte 543 fermes, 237 écoles et 60 maisons forestières détruites ou brûlées. Des colons et des militaires sont enlevés chaque mois et ne reparaissent pas. En 1955, 5 Français sont tués chaque mois, et 50 en 1956. Le 2° Bureau d’Alger fait une évaluation de 343 Européens disparus et 2.545 tués à la date du cessez-le-feu (19 mars 1962).
Les rapports de mission du CICR en 1962 font état de ces enlèvements. Le 1er mai, Bernard Lafaye fait une évaluation de 100 Français prisonniers du FLN au Maroc. La campagne d’enlèvements se poursuit de juillet à décembre 1962 : 632 civils et 47 militaires sont portés disparus. Tous ont été torturés avant d’être tués, certains vidés de leur sang [2]. En novembre 1962 le ministre Louis Joxe estime que 2.800 Européens ont disparu.

4. Après le cessez-feu du 19 mars, on assiste à une recrudescence des enlèvements. Le colonel Azzedine, qui est l’un des promoteurs de ce terrorisme silencieux reconnaît que "l’exode massif des Européens est dû aux enlèvements". 4 charniers sont découverts. Le Comité des Affaires algériennes du 23 mai décide qu’il appartient au président Farès de faire en sorte qu’Azzedine cesse son action ou soit appréhendé. Du cessez-le-feu au vote de l’indépendance, 789 enlèvements sont signalés. Le ministre J. de Broglie demande au CICR d’effectuer des recherches.
Le colonel Gonard du CICR prend contact avec Ben Bella. 20 enquêteurs du CICR sont engagés dans une mission spéciale le 11 avril 1963. Leur rapport est adressé aux Affaires étrangères le 24 octobre 1963, mais il reste secret. De leur coté, les Consuls de France en Algérie établissent des fiches de disparus.
Le 7 novembre 1963, le Secrétaire d’Etat de Broglie déclare qu’il n’y a pas plus de 1.800 Français disparus ; 244 décès ont été signalés, 500 présomptions de décès, 311 personnes non retrouvées, 88 libérés.

5. A partir de 1962, des associations de pieds-noirs se constituent :
- l’Association de défense des droits des Français d’Algérie (ADDFA) en juin 1962, avec la participation du député Bichet, du général Bouvet et le soutien de Mgr Rodhain.
- l’Association de Sauvegarde des familles et des enfants de disparus (ASFED) en 1967 est créée par les époux Jordan après l’enlèvement de leur fils. Le capitaine Leclair fait une évaluation de 2.000 à 4.000 Européens disparus.
- en 1993, le ministre Santini évalue à 25.000 Européens et 150.000 Musulmans le nombre des disparus.
- en 1994, l’Association du Souvenir Des Français disparus (SFDA) est créée par le colonel Bautista, et l’Association des rapatriés mineurs et pupilles de la Nation (ARMR), créée en 2000 par J.F. Vallat et Colette Ducos-Ader est élargie en 2005 aux familles de disparus.

6. En octobre 2002, Colette Ducos-Ader, veuve d’un disparu, Geneviève Leblanc-Astier, fille de disparu, et Mgr Pierre Boz, ancien Père Blanc, constituent le groupe de recherche des Français disparus en Algérie (GRFDA), avec la participation des historiens Jean Monneret et Maurice Faivre. Ils demandent au Premier Ministre l’ouverture des archives détenues au MAE. Le général Abrial, chef de Cabinet, répond le 20 février 2003 que le Premier Ministre a recommandé d’examiner cette demande avec bienveillance. En février 2004, Mgr Pierre Boz demande au Président de la République la création d’une commission franco-algérienne.
Le 23 avril 2003, le général Faivre découvre aux archives de Nantes le rapport du CICR de 1963 et le transmet au Haut Conseil des Rapatriés. Le 16 mai 2003, Colette Ducos-Ader est reçue par le Président Dubourdieu de la MIR, qui lui promet son aide ; en septembre 2003, elle fait état de plusieurs témoignages au colloque de Bordeaux. Les premières listes sont diffusées par M. Dubourdieu en 2004.
En mai 2004, le groupe de recherche consulte le CICR et le président Gentilini. En juillet 2004, le MAE établit une liste de 3.689 dossiers de disparus. Le 4 septembre, la MIR demande au Haut Conseil des Rapatriés de constituer une équipe de recherche. Le Président Alain Vauthier obtient l’accord de madame Musso, directrice des archives diplomatiques ; un bureau est mis à la disposition des chercheurs (Faivre, Monneret, Rouvillois, Tiersonnier) au Quai d’Orsay. Ils sont accueillis par Mesdames Georgeon, Richefort et Moinet.
Des conversations ont lieu en 2004 et 2005 avec les délégués de la Croix-Rouge (P. Gaillard, J.de Heller, A. Necker, JC Christ, l’avocat P. du Pasquier et le professeur de médecine F. Waldvogel). En août 2004, madame Ducos-Ader établit une liste de 5.635 disparus, dont elle retranche 1.800 personnes retrouvées. En novembre 2004, le Contrôleur de Saint-Salvy publie un rapport sur les violations des Droits de l’Homme ; il se réfère aux déclarations de J. de Broglie.
Le 23 novembre 2006, le général Faivre adresse son rapport à la MIR, destiné en principe au Premier ministre ; il fait état de 1.645 décédés ou présumés tels, 535 au sort incertain et 49 inclassables ; 901 otages ont été libérés, 650 personnes retrouvées. A l’ANIFOM, des tableaux graphiques sont établis par Jean Soupaya (P.J.), concernant les 3.781 fiches consultées au MAE. Le Groupe de recherche transmet au MAE une liste de 2.281 disparus, qui est publiée sur son site internet en juillet 2005. Cette liste sera corrigée en mai 2008 : 2.275 disparus.

7. En octobre 2004, le maire de Perpignan promet de créer un Mémorial des disparus d’Algérie. Un Comité de pilotage, avec le concours de madame Suzy Simon-Nicaise, se réfère aux données des Affaires étrangères et édifie le 25 novembre 2007 un Mur des disparus avec 2.670 noms. La réalisation de ce mémorial et du Mur reste un lieu de mémoire cher au familles, dans un jardin qui inspire le recueillement.
Etudiant ce site, l’historien J.J. Jordi constate que 900 noms sont gravés abusivement (il comporte des sorts incertains et 366 noms de militaires). Il demande alors à Renaud Bachy, président de la MIR, de reprendre cette étude en octobre 2007. Il consulte 12.000 dossiers aux archives du Service des Rapatriés à Périgueux, ainsi qu’aux archives du SHD, du CICR, du CAOM et du CAC de Fontainebleau. Y ajoutant les informations pertinentes de Colette Ducos-Ader, il publie ses résultats dans son livre «  Un silence d’Etat  » (Soteca 2011). Le tableau joint est diffusé en 2018 par Colette Ducos -Ader, président le GRFDA. La liste définitive est transmise à l’ONAC en 2018 pour diffusion par les Affaires étrangères. Elle comporte 1.633 enlevés portés disparus, dont 651 après le 19 mars et 656 après le 1er juillet 1962.
Parallèlement, le général Henry-Jean Fournier a créé le Groupe Soldis pour la recherche des disparus militaires. A la date du 1er mars 2018, il fait une évaluation de 1.045 militaires disparus, dont 580 Français de souche.
Le GRFDA est inscrit aux archives administratives officielles le 28 février 2015.

8. Les variations des estimations montrent la difficulté que rencontrent les historiens, pour passer de la mémoire à l‘histoire. Il est probable que de nouvelles recherches découvriront d’autres disparitions.

Le 6 décembre 2017, lors de la 4ème session du Comité intergouvernemental de haut niveau franco-algérien (CIHN), les deux parties se sont félicitées de l’ouverture de discussions bilatérales sur les disparus algériens et français de la guerre d’indépendance et ont réaffirmé leur volonté de faciliter la recherche et l’échange d’informations pouvant permettre la localisation des sépultures des disparus algériens et français...Elles sont convenues de tenir prochainement une seconde réunion de travail chargé de ce dossier (note 21)

9. Lors de la guerre civile des années 90 en Algérie, des milliers de disparitions sont imputées aux islamistes et aux services algériens. Les associations de disparus font une estimation de 15 à 20.000. La Commission adhoc créée par le gouvernement attribue 6.146 disparitions aux agents de l’Etat.

Les islamistes radicaux au Nigeria, en Libye et au Moyen-Orient, se livrent aux mêmes procédés terroristes.

Maurice Faivre, avec le concours de Colette Ducos-Ader.

Pièces Jointes :

Sources
Rapport du CICR de 1963

Statistiques EMI/2
Communiqué l’ONU de 2006
Membres du GRDFA
tableau disparus ANIFOM MAE

Disparus civils et militaires entre 54 et 62 en Algérie plus de détails, voir :

Disparus en Algérie, Chiffres du LCL J.C. Rosso, 2014

L’Algérie indépendante. L’ambassade de Jean-Marcel Jeanneney (juillet 1962-janvier 1963)

Documentaire - Les Disparus - Critique de Georges Festa

"Les Français disparus en Algérie dans les archives du ministère des Affaires étrangères", Anne Liskenne, Gazette des Archives n°239, 2015


[1Réf. Robert C.Davies. Christian Slaves. 2003 – Tidiane N’Diaye. Le génocide voilé. 2008 – CIHM. Les otages dans l’histoire. 2012 – J.Etevenaux. Histoire de l’esclavage. 2014.

[2La Société des hopitaux d’Alger publie en 1957 des photos horribles de sévices. Le CICR dans son rapport sur le 5 juillet à Oran publie le témoignage d’une jeune mauresque (femme enceinte dont on ouvre le ventre). Beaucoup de personnes ont dû être égorgées, assommées et probablement torturées, est-il écrit. Réf. M.Faivre. La Croix Rouge pendant la guerre d’Algérie. Lavauzelle 2007 – Gregor Mathias. Les vampîres à la fin de la guerre d’Algérie. 201