Général Maurice Faivre - Historien

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Commentaires sur la Loi du 25 février 2005

portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés

25 avril 2005, par Maurice Faivre

Approuvée par le Conseil d’Etat, amendée par l’Assemblée et par le Sénat, cette Loi a été adoptée en deuxième lecture, sans modification, le 10 février. Des historiens de sensibilité anticolonialiste ont fait signer une pétition contre son Article 4, qui à leur sens impose une histoire officielle contraire à la neutralité scolaire.

Il est vrai qu’il n’appartient pas au législateur de définir la vérité historique, et en particulier de reconnaitre le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord. Ce membre de phrase - approuvé par les parlementaires de droite et de gauche - est donc rédigé de façon maladroite. J’y reviendrai. En revanche le reste de l’article paraît tout à fait acceptable : la présence française outre-mer mérite d’être étudiée, rien n’interdit aux historiens d’en souligner aussi les aspects négatifs ; d’autre part les sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires ne sauraient être passés sous silence ; leur histoire éminente a été reconnue par toute la Nation et par les chefs d’Etat étrangers le 15 août dernier.

L’intervention de l’Etat et du législateur dans la définition de la vérité historique n’est pas une nouveauté. La Loi Gayssot du 13 juillet 1990 pénalise le révisionnisme sur les camps de concentration ; la Loi Taubira du 21 mai 2001 instaure une histoire officielle, tronquée, de l’esclavage. Faut-il rappeler la condamnation par le Président Chirac de la politique raciale de Vichy, et la reconnaissance le 18 janvier 2001 du génocide arménien ?

Que des rapatriés et des historiens veuillent mettre en lumière certains aspects positifs de la colonisation n’est donc pas du négationnisme, mais au plus du révisionnisme, qui est une méthode de travail normale des chercheurs en histoire. Ainsi François Furet et Stéphane Courtois, qui ont remis en question l’histoire de la Révolution française et du léninisme, sont-ils de remarquables révisionnistes.

Cette révision est d’autant plus nécessaire que la majorité des historiens et des médias imposent à l’opinion une histoire anticolonialiste et antimilitariste qui est loin d’être impartiale. Le Livre noir du colonialisme, en particulier, qui énonce un certain nombre d’erreurs historiques ( 1 million de martyrs de la révolution algérienne - 60.000 Français tués en Algérie - 40.000 victimes de la révolte de 1947 à Madagascar ) ne fait appel qu’à des auteurs partisans. Marc Ferro lui-même reconnaît, je cite, que depuis un demi-siècle, symptomatique est le comportement des léninistes de toute branche...staliniens, trotskistes, maoïstes...Jugeant désormais illusoire l’avenir de la Révolution, ils s’infiltrent dans les organisations politiques au pouvoir, ou encore dans la presse et les médias. Leur silence sur les désastres de l’Afrique, qui les a déçus et qu’ils ont abandonnée, est éloquent. Tous ont signé la pétition de Liauzu, même des admirateurs de Pol Pot ; on est surpris cependant d’y trouver la signature de harkis, alors que la Loi leur rend justice !

Dans cette recherche d’une histoire objective, le comptage des victimes est un des éléments importants de l’appréciation historique, écrit Stéphane Courtois, approuvé par l’allemand Ehrart Neubert, qui souligne qu’aucun colonialisme européen n’a...coûté autant de morts que le communisme. Il faut en matière d’extermination coloniale comparer la croissance de la population algérienne, multipliée par 4 de 1871 à 1955, à la disparition des Indiens d’Amérique et des aborigènes d’Océanie. Le comptage des moyens financiers est une autre source de comparaison, utilisée par Jacques Marseille qui démontre que la France a davantage secouru qu’elle n’a exploité l’Algérie. Ainsi les administrateurs de la France d’Outre-mer répandent-ils les crédits du FIDES à partir de 1946. Les témoignages individuels ne sont pas toujours fiables, mais les 200 témoignages publiés en 2003 par le préfet Clauzel sont un document pour l’histoire, que Pierre Messmer justifie : La paix française est acceptée et non imposée, l’administration est partout légère et déconcentrée. Elle est aussi d’une qualité exceptionnelle. Les administrateurs aiment l’Afrique.

Souhaitons que tous les historiens poursuivent recherches et révisions. Les uns retiendront les exactions de la colonne Voulet-Chanoine, les autres l’élimination des despotes africains et malgaches, la lutte contre l’esclavage et les 70 ans de paix obtenus à la suite de Faidherbe, Galliéni, Brazza et Lyautey (résultats compromis par les massacres inter-tribaux de la décolonisation). Les razzias de Bugeaud, et les erreurs de la Loi Warnier, seront mises en parallèle avec la construction de 54.000 km de routes, de villes modernes, de barrages, de 120 hopitaux, 23 ports et 23 aéroports. Les sévices de la bataille d’Alger seront minimisés par les admirateurs du général Massu, héros de la 2ème DB, créateur des centres ouvriers de Maison-Carrée et Kouba, des Foyers de Yaouleds, et soutien, aux côtés des EMSI, de la condition féminine des musulmanes.

Ainsi les Français de bonne foi pourront-ils choisir entre deux histoires contradictoires, comme autrefois entre Sartre et Raymond Aron. Il s’efforceront de se replacer dans le contexte historique, et de ne pas juger les faits du 19ème siècle avec les idées du 21ème. Leur jugement pourra donc être globalement positif, ou négatif, voire nuancé.

La contestation universitaire de la Loi apparaîtrait comme un coup d’épée dans l’eau, si elle ne donnait des armes au communautarisme des banlieues et à l’enseignement de l’histoire en Algérie, qui est aux ordres du Parti et des oulémas, et non des historiens. Elle accompagne aussi la repentance unilatérale de la France, malheureusement engagée par notre Ambassadeur à Sétif, et auquel M. Bouteflika a fait écho le 19 mars dans un message antifrançais. Il est des moments où l’Etat doit parler, à condition de ne pas dérailler. Il lui revient de veiller à la paix sociale, et de ne pas encourager le ressentiment des victimes de la décolonisation, ni la xénophobie des indigènes manipulés par les radicaux de l’Islam (heureusement contestés par Jean Daniel dans le Monde du 27 mars).

Ma conclusion est qu’il faudrait abroger toutes les lois qui imposent une interprétation de l’histoire. En attendant, une directive ministérielle pourrait préciser que la colonisation doit être étudiée dans tous ses aspects, positifs et négatifs.

Maurice Faivre, historien, le 25 avril 2005
(texte remis à JL Debré)